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Un clic, déclic pour l'Afrique

Des vérités historiques, sociales, économiques pour l'Afrique Noire Francophone

Foccart et le SAC

Publié le 11 Février 2015 par Pierrette Roc Diallo

Foccart et le SAC

LA SAGA DU SAC

Par Michel Labro

La commission d'enquête parlementaire a remis son rapport sur le Service d'Action Civique. Michel Labro raconte une aventure ensanglantée par la tuerie d'Auriol, et qui avait commencé en 1960...

  • Le Service d'action civique. Le Sac! Combien de fois l'aura t-on lu dans les journaux, ce sigle de trois lettres, sec et mystérieux, à l'occasion d'une de ces trop fameuses "affaires" qui ont marqué la vie de la Ve République. Combien de fois sera-t-on resté sur sa faim lorsque, la raison d'Etat se mêlant a des motifs moins avouables, on ne parvenait pas, à son sujet, à faire la part de la réalité et celle de la légende.

Il aura fallu toute l'horreur de l'affaire d'Auriol - l'histoire d'un inspecteur de police marseillais, ancien responsable départemental de cette organisation, assassiné, l'été dernier, avec toute sa famille, par ses propres compagnons d'armes - il aura surtout fallu que le pouvoir change en France pour qu'on s'efforce, enfin, de faire la lumière. Ironie du sort, c'est le 17 juin - la veille du jour anniversaire de l'Appel du général de Gaulle - que la Commission d'enquête parlementaire sur les activités du Sac, créée il y a six mois, remettra son rapport entre les mains du président de l'Assemblée nationale. Un rapport qui, avant d'être rendu public, est controversé. Comme si l'on s'attendait, dès maintenant, qu'il fera resurgir bien des affaires épineuses liées à la chronique de ces dernières années.

Cette saga du Sac, elle commence officiellement le 4 janvier 1960, lorsque l'acte de naissance de l'association est enregistré par la préfecture de Paris. Mais il faut remonter aux lendemains de la Libération pour comprendre l'origine de cette garde prétorienne du gaullisme. En 1947, le fondateur de la France libre crée le R.p.f . (Rassemblement du peuple français). A l'époque, les empoignades sont parfois violentes avec les communistes. Les partisans du Général se dotent d'un puissant service d'ordre qui recrute ses gros bras parmi les anciens de la Résistance. Au siège de la rue Taitbout, dans le IXe arrondissement de Paris, un des responsables de ce S.o . est reconnaissable à sa taille imposante et à ses sourcils broussailleux. On sait qu'il est entré dans la Résistance à 19 ans, après l'invasion allemande, avant de faire partie des réseaux de renseignement de la France libre, à Londres. Cet homme, que ses compagnons continuent à appeler de son nom de guerre, " Debarge ", parfois encore "le Colonel" ou - plus familièrement - "Gros Sourcils", c'est Pierre Debizet. Au S.o . du R.p.f., il a retrouvé d'autres gaullistes de la première heure, comme Jacques Foccart, qui deviendra, plus tard, chargé des Affaires africaines et malgaches à l'Elysée, ou Christian Fouchet, futur ministre du général de Gaulle. Ces solidarités continueront bien au-delà de la disparition du R.p.f .

Ainsi, en 1953, à la mort de Staline, on voit Debizet et quelques anciens du S.o . monter une garde symbolique devant le tombeau du Soldat inconnu.

«Nous voulions protester, explique-t-il aujourd'hui, contre l'attitude du gouvernement français, qui avait fait mettre les drapeaux des édifices publics en berne pour honorer la mémoire du dictateur soviétique.»

En 1958, lorsque de Gaulle revient aux affaires, ces anciens combattants du gaullisme sont là, prêts, s'il le faut, à le défendre les armes à la main. Ensemble, ils vont constituer le Sac ; c'est Debizet qui en prendra la tête. C'est lui qui a suggéré que cette association ait une existence indépendante du parti gaulliste (l'U.n.r ). «Pourquoi adhérez-vous à ce moment-là au Sac et pas à l'U.n.r.?» demandera la commission d'enquête parlementaire à un des militants de l'époque. Réponse: «Parce que le Sac, c'était le Bon Dieu sans les curés.» On ne saurait mieux dire que, pour ces hommes, le Sac, c'était de Gaulle, et de Gaulle tout seul, sans l'intermédiaire des partis et de la "politique". On les verra donc escorter partout le Général, coller des affiches à son image, faire applaudir les foules à son nom et ferrailler contre ses adversaires. Cette période va prendre fin avec le changement de politique du Général dans l'affaire algérienne. De sentiments "Algérie française", Debizet démissionne. Le soir des événements de la rue d'Isly - le 26 mars 1962, une unité de tirailleurs, affolée, ouvre le feu sur la foule; il y a 46 morts et 200 blessés - le fondateur du Sac demandera même à sa femme de jeter toutes ses cravates. Il n'en conservera que deux, toutes les deux noires. Et ne portera plus jamais de cravate que de cette couleur, en signe de deuil de l'Algérie française.

C'est le chef des "gorilles" du Général, Paul Comiti, qui est alors choisi pour lui succéder à la présidence du Sac. Mais le virage de la politique gaullienne multiplie les départs. Aujourd'hui encore, lorsqu'on affirme que le Sac a participé, aux côtés des fameuses barbouzes, à la lutte contre l'O.a.s., Debizet hausse les épaules: «Vous savez, dit-il, beaucoup étaient, comme moi, favorables à l'Algérie française.» Le rôle du Sac sera, à cette période, bien moins important qu'on ne le dira par la suite. En revanche, les défections auxquelles doit faire face le "service" vont avoir des conséquences redoutables pour la suite des événements. On entre alors dans une période troublée, difficile. Les responsables du mouvement se montrent moins sourcilleux sur la qualité du recrutement. Aux militants d'hier, vieux grognards du gaullisme, se mêlent de nouveaux venus peu regardants sur les méthodes. Ceux-là sont attirés, avant tout, par la fameuse petite carte tricolore de l'organisation, dont ils se servent pour intimider la police. Commence la longue série des "bavures", des "affaires" à l'occasion desquelles apparaît le nom du Sac. La plus retentissante étant l'enlèvement du leader de l'opposition marocaine, Mehdi ben Bark , le 29 octobre 1965, en plein Paris. Une affaire où les hommes du Sac, d'ailleurs, ne prennent sans doute qu'une part relativement modeste. Mais les incidents sont tellement fréquents qu'à l'Elysée on commence à s'impatienter.

Les événements de Mai 68 vont donner au Service d'action civique l'occasion d'entamer une troisième page de son histoire. «C'est en mai 1968 que j'ai adhéré au Sac, explique un artisan de la Côte d'Azur. Jusque-là, je militais à l' U.n.r . Le Sac, je savais juste que c'était le truc à de Gaulle. Lors de la première réunion à laquelle j'ai assisté, à Saint-Raphael , un type était descendu de Paris. Il nous a expliqué que c'était vraiment la bagarre avec les gauchistes et que le Général avait besoin de nous. C'est comme ça qu'on a démantelé un piquet de grève dans une entreprise de Grasse, par exemple. Mais le grand jour, c'est celui où on est tous montés à Paris, le 30 mai, à l'appel du Général. Il paraît que certains ministres avaient déjà quitté leur ministère et que des gens de chez nous ont dû les ramener à coups de pied dans les fesses...»

L'ancien patron du Sac, Pierre Debizet, est présent lui aussi dans la foule qui remonte ce jour-là les Champs-Elysées, il achève sa traversée du désert, après deux années passées en Afrique, où les amitiés nouées autrefois dans les alentours du pouvoir lui ont permis d'obtenir un poste au titre de la coopération, d'abord au Tchad, puis au Gabon. De retour à Paris, cet homme d'ordre, viscéralement anticommuniste, a le sentiment d'être un Martien. «La chienlit, dit-il, le Général avait trouvé le mot juste pour qualifier tout cela.» Aussi ne se fait-il pas trop prier lorsqu'on lui demande de reprendre du service.

Meurtre d'un caïd lyonnais. Il va pourtant se trouver confronté à une mission délicate : celle d'assainir le Sac de ses éléments douteux, de tous ceux qui ont gonflé les rangs de l'association au moment de l'Algérie ou de Mai 68. Pour cela, il remplace la fameuse carte tricolore par une simple carte de plastique, style carte de crédit, et réclame aux nouveaux adhérents un extrait de casier judiciaire. Précautions sans doute insuffisantes puisque, au cours des dix dernières années, on recensera plus de 200 membres du Sac cités dans des rapports de police concernant des trafics d'armes, de drogue, d'alcool, de faux papiers. Dans plus d'un grand scandale, du meurtre d'un caïd lyonnais à celui d'un gréviste à Rennes, d'une officine de trafic d'influence aux raids anti-autonomistes en Corse, on retrouve de nouveau la marque du Sac. A chaque fois que son organisation se trouve ainsi impliquée, Debizet proteste et réclame une mise au point.

Tout cela dure jusqu'à l'été dernier, où éclate l'affaire d'Auriol, dans laquelle lui-même est inculpé de complicité de meurtre. Tous ceux qui le connaissent - ou qui ont connu Debarge dans la Résistance - se récrient alors : pas lui et pas ça. Ce combattant n'est pas homme à se rendre complice de l'assassinat d'un enfant et de sa famille. Et rien dans l'état actuel de l'instruction ne permet de soutenir le contraire. Mais les tueurs marseillais ont enclenché, sans le vouloir, une redoutable mécanique. Les regards se tournent désormais vers le Sac, avec d'autant plus d'acuité que celui-ci ne bénéficie plus de ses protecteurs naturels. Et en dépit de ses états de service, Debizet, le baroudeur des ombres noires du gaullisme, doit aujourd'hui rendre compte.

Comme un boxeur sonné avant le gong final, il ironise sur les Fouquier-Tinville de cette commission d'enquête, constituée, rappelle-t-il, à la demande du Parti communiste, l'ennemi de toujours. Il proteste contre les "fuites" qui ont porté sur la place publique ce qui n'aurait pas dû sortir du secret des débats. L'homme est toujours aussi impressionnant, avec sa haute taille, ses sourcils qui enténèbrent son visage, son faux air d'Anthony Quinn. Et si l'on sent chez lui quelque lassitude, il se reprend bien vite pour défendre son organisation, «injustement poursuivie [selon lui] pour un fait divers crapuleux où le Sac, en tant que tel, n'est pas impliqué».

Il a pourtant du mal à convaincre, Debizet , lorsqu'il voudrait faire croire que le Sac n'a jamais fait qu'assurer de banals services d'ordre et que les liens qu'on lui prête avec le pouvoir d'hier sont monstrueusement exagérés. Les documents, les témoignages sur lesquels a travaillé la commission sont là pour prouver le contraire. Témoins ces messages des Renseignements généraux demandant à leurs correspondants de province d'apporter leur aide à une éminence grise du Sac de passage dans leur ville. " C'est vrai, reconnaît aujourd'hui un responsable des R.g., il y avait des échanges d'informations entre la police et le Sac. Officiellement, ce dernier nous avait demandé de l'aider à identifier les brebis galeuses qui se trouvaient dans ses rangs. En échange, il nous renseignait sur les gauchistes. Mais, si j'avais voulu fourrer mon nez dans ses activités, on m'aurait dit: «Occupe-toi de tes fesses»". Et que dire de cette lettre du futur président Georges Pompidou assurant le Sac de sa confiance, peu avant de se porter publiquement candidat à la succession du général de Gaulle... Pompidou qui, par la suite, sera un des premiers à réclamer l'épuration du Service d'action civique !

Les temps, aujourd'hui, ont changé. Au R.p.r . - l'héritier de la famille gaulliste - on continue d'assurer que le Sac n'est qu'un "service d'ordre comme beaucoup d'autres", mais les liens se sont distendus. Dans certaines régions, des militants à l'idéologie incertaine ont proposé leurs services à d'autres formations de l'opposition. Au point qu'on s'est demandé si le Sac ne préparait pas sa reconversion, s'il n'allait pas devenir une sorte d'officine de gros bras prête à louer ses services aux plus offrants. Il est bien difficile, aujourd'hui, de savoir où il en est exactement. Il compterait, à en croire Debizet , pas loin de 10 000 militants. Mais celui-ci a soustrait aux investigations de la police le fichier de l'organisation. Non pas, comme on l'a dit, après l'affaire d'Auriol, mais quinze jours avant la dernière élection présidentielle, comme il le faisait d'ailleurs - par précaution - avant chaque échéance électorale. Depuis un an, il a cessé de délivrer des cartes ou d'envoyer à ses militants son bulletin, "L'Action civique". Le Sac, aujourd'hui, attend. «Tant que les choses se déroulent à peu près normalement dans le pays, explique un de ses responsables régionaux, nous n'avons pas à intervenir. Mais si la situation s'aggrave, comme semblent le montrer certaines grèves récentes, chez Talbot ou chez Citroën, ou si l'on condamne notre "patron", nous sortirons de l'ombre.»

« Au moins, on sait où ils sont.»

Le rapport de la commission parlementaire remis au président de l'Assemblée nationale le 17 juin ne réclame pas la dissolution du Sac. Cette question n'était pas de son ressort. Tel est bien, cependant, le souhait des parlementaires de la majorité. «Dissoudre le Sac ne changera pas le cours de l'Histoire, explique le socialiste Pierre Bourguignon, mais cela mettra au moins un terme à une aventure dont personne ne pourra plus se réclamer positivement.»

Le procédé n'est pourtant pas sans risques. Lorsque, en mai 1968, la Sorbonne était occupée par les gauchistes, le préfet de police de l'époque n'était pas favorable à son évacuation. «Au moins, expliquait-il à un de Gaulle agacé, tant qu'ils sont à la Sorbonne, on sait où ils sont.» Ce préfet de police, c'était Maurice Grimaud, aujourd'hui directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur. Bref, même si l'opinion publique est friande de symboles et d'exorcisme, la dissolution du Sac pourrait avoir, aujourd'hui, un résultat paradoxal : celui de le faire renaître de ses cendres. Il faudrait alors ajouter une nouvelle page à la saga de cette phalange du gaullisme trop souvent reconvertie dans des combats douteux.

Le RPF et le Service d'Action Civique, ou la “tradition démocratique” du mouvement gaulliste.

Chirac et ses acolytes n'hésitent pas à se réclamer de la “tradition gaulliste” pour se distinguer de la menace “autoritaire” du Front National. Cependant, il faut dire que les agissements et les objectifs qui ont caractérisé le mouvement gaulliste au cours de son histoire ne sont pas assez connus de nos jours.

L'organisation animée par de Gaulle au lendemain de la deuxième guerre mondiale n'avait rien à envier aux desseins ultra-réactionnaires de l'actuel Front National, pas plus que le Service d'Action Civique (SAC), créé par de Gaulle dès son arrivée au pouvoir, en 1958.

Le SAC était une organisation paramilitaire spécialisée dans l'assassinat, le chantage, la corruption, le trafic d'armes et de

drogue, le blanchiment d'argent “sale”, bref, la criminalité sous toutes ses formes, et par ailleurs dévouée corps et âme au Général de Gaulle. Son existence remonte au lendemain du coup d'État de 1958 et de la Cinquième République.

Cependant, les réseaux qui en formaient le noyau existaient dès la fin de la deuxième guerre mondiale dans le cadre du “Service d'Ordre” du RPF, le parti gaulliste de l'époque. Partisan d'un régime fort, “au dessus des partis”, puisque fondé essentiellement sur l'appareil répressif de l'armée et de la police, de Gaulle avait mis en place, sous la couverture légale du RPF, une organisation paramilitaire de quelque 16 000 hommes recrutés dans les milieux criminels - ainsi en était-il du proxénète Jules Orsini - et dans les réseaux de l'extrême-droite et des anciens collaborateurs de l'occupation hitlérienne, comme Simon Sabiani et Gérard Gerekens. Sous l'occupation, ce dernier dirigeait à l'intérieur du PPF, le parti fasciste de Jacques Doriot, les groupes de choc spécialisés dans la chasse aux Juifs, aux communistes, aux socialistes et aux syndicalistes. Un tel curriculum vitæ était parfaitement adapté aux finalités du RPF.

Cependant, dans les conditions de l'après-guerre, l'établissement d'un régime autoritaire était impossible. Contrairement à ce que prétendent les gaullistes, la capitale n'a pas été libérée par la 2e Division Blindée, mais par une insurrection de la jeunesse et des travailleurs. L'horreur indicible de la guerre et de l'Occupation avait complètement discrédité le capitalisme et le fascisme. Ce discrédit touchait avant tout le patronat et l'État français, qui avaient largement collaboré avec l'occupant nazi. Par contre, le PCF jouissait d'un immense prestige, et comptait plus de 800 000 adhérents, cependant que la CGT voyait ses effectifs augmenter massivement. Les élections de 1945 ont été marquées par une très forte progression des partis de gauche, et notamment du Parti Communiste. Malheureusement, les dirigeants du PCF et de la SFIO (l'ancienne dénomination du PS) sont entrés dans un gouvernement de coalition avec la droite. C'est ce même gouvernement qui a ordonné les massacres et les bombardements des populations de Madagascar et d'Indochine, ainsi que la répression sanglante en Algérie. L'appareil du PCF s'est opposé aux mouvements de grève, sous prétexte de vouloir préserver “l'union nationale”. Finalement, en 1947, jugeant que, avec le déclin du danger révolutionnaire, la collaboration du PCF n'était plus nécessaire, Ramadier a éjecté les ministres communistes.

Dès le mois de janvier 1946, de Gaulle, marginalisé, a quitté le pouvoir. Il espère alors que la situation va prochainement se retourner en sa faveur, et se présente comme le “recours” du capitalisme français face au mouvement ouvrier. En 1947, il crée le RPF. Pour se faire une idée des objectifs politiques de ce parti, ce petit extrait d'une de ses brochures de formation interne, intitulée 'La lutte pour le pouvoir', devrait suffire : “Nous voulons considérer que le PCF, danger national, doit être détruit. Nous voulons l'éclatement de son appareil, de ses moyens et, le cas échéant, de ses chefs”. La brochure en question a été rédigée par un certain Jean Dides, membre du RPF depuis 1947, et qui, pendant l'Occupation, était le principal collaborateur du directeur des Renseignements Généraux, un dénommé Rotee, fusillé pour collaboration à la Libération.

Le financement de ce “recours” putschiste provient d'un nombre important de grandes entreprises françaises et étrangères : Rhône-Poulenc, Esso-Standard, le Crédit Lyonnais, Simca, Dassault, pour n'en citer que quelques unes. Jacques Foccart et d'autres acolytes du général ont mis en place une constellation de sociétés d'import-export, telles que la Safiex, dont la fonction est de fournir une couverture “commerciale” à l'activité des agents de renseignement gaullistes, d'alimenter les caisses noires de l'organisation et de financer les campagnes électorales des candidats gaullistes. Le Service d'Ordre du RPF est particulièrement actif à Marseille, pendant et après les élections municipales de 1947, où le RPF obtient environ 40% des voix : les réunions publiques organisées par le PCF ou la SFIO sont dispersées à coups de matraque, et plusieurs personnes sont assassinées, des dizaines blessées.

Cependant, à ce moment-là, le mouvement ouvrier est beaucoup trop puissant pour que les desseins gaullistes aient une chance sérieuse de se réaliser ; d'autre part, les capitalistes s'éloignent de l'option d'un “État fort”. A quoi bon, pensent-ils, dans le contexte d'une reprise économique, soutenir un aventurier putschiste, qui pourrait plonger la France dans une guerre civile dont l'issue serait plus qu'incertaine ? Dès 1950, les effectifs et les soutiens financiers du général commencent à s'amenuiser, et ceci malgré le score relativement important réalisé par le RPF aux législatives de 1951. En 1953, de Gaulle annonce la “mise en sommeil” du RPF.

Les réseaux du général de Gaulle ont été les principaux instigateurs du coup d'État manqué qui s'est produit le 13 mai 1958. Ce jour là, à Alger, un Comité de Salut Public est mis en place, sous la présidence du Général Massu. Lui et le général Raoul Salan, qui commande alors l'armée en Algérie, en appellent à la prise du pouvoir en France par de Gaulle, avec lequel ils sont en étroite liaison. Quelques jours plus tard, le 24 mai, des parachutistes français occupent la Corse et menacent de débarquer en France métropolitaine. À partir de Rambouillet, des chars s'apprêtent à se diriger vers la capitale. À Marseille, une équipe d'hommes armés sous l'autorité de Charles Pasqua passe plusieurs jours dans les sous-sols de la place Félix-Baret, dans l'attente d'un “feu vert” pour la prise d'assaut de la Préfecture. Le général Massu, interviewé à l'époque par le journal britannique Evening Standard, exposait ainsi les objectifs du coup d'État gaulliste : “L'armée française a essuyé une série de défaites depuis 20 ans, et ce sont les politiciens qui en sont responsables, puisqu'ils n'ont pas laissé les mains libres aux généraux”. Les auteurs du coup voyaient dans le régime parlementaire, et dans les droits démocratiques dont jouissait le mouvement ouvrier, un obstacle à la poursuite de leurs objectifs réactionnaires.

La tentative de coup d'État s'est soldée par un échec. Massu et Salan ont dû se raviser, expliquant d'un air embarrassé qu'ils avaient été contraints d'en appeler au renversement du gouvernement par la force des circonstances à Alger. Devant l'échec du putsch militaire, de Gaulle s'est dissocié de Massu et Salan. Il s'est prononcé pour la poursuite de la guerre d'Algérie afin de rallier les colons d'Alger. L'échec du coup d'État, le délitement irréparable de la Quatrième République, ainsi que la passivité de la direction du PCF, ont créé un vide politique. Le “sauveur” de Gaulle en a profité pour prendre le pouvoir.

Le Service d'Action Civique, sous la direction de Jacques Foccart, Charles Pasqua, Roger Frey, Paul Comiti, Alexandre Sanguinetti, Dominique Ponchardier et Jean Bozzi, est mis en place peu après l'arrivée au pouvoir du Général de Gaulle. L'inscription au verso de la carte d'adhérent déclare que le titulaire “s'engage sur l'honneur à apporter inconditionnellement son soutien à la poursuite des objectifs définis par le général de Gaulle.” Le SAC est reconnu “association à but non lucratif”, mais sous cette appellation innocente se cache une bien plus sinistre machine.

A peine constitué, le SAC se lance dans une campagne d'infiltration et d'assassinat contre le FLN. Pour ses “sales coups”, Pasqua et les chefs du SAC recrutent dans les prisons, notamment parmi les truands incarcérés pour des attaques à main armée. Comme à l'époque du RPF, les gaullistes travaillent à travers de nombreuses entreprises (la Barracuda, la Frimotex etc.), qui, tout en ayant une existence légale, sont entre les mains de membres ou d'anciens membres des services secrets et s'engagent dans un trafic d'armes particulièrement lucratif - de chars, de mitrailleuses, de munitions et d'explosifs - en direction de l'Afrique Noire, des pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Dans toutes les basses œuvres de la France en Afrique - coups d'État, assassinats, corruption, détournement de fonds, élimination d'opposants - les hommes du SAC sont de la partie, autour de Jacques Foccart, surnommé le “Monsieur Afrique” du camp gaulliste.

En France métropolitaine, le SAC mène des opérations contre les forces de gauche, et en particulier contre la CGT, le PCF et l'UNEF. Il s'agit d'agressions, de menaces de mort et d'autres procédés d'intimidation, ainsi que de la constitution de fichiers de renseignement sur les militants. Un fascicule de formation interne du SAC, rédigé en 1964, et cité dans le livre d'un ancien membre du SAC, B comme Barbouzes, préconise “une offensive permanente, une action constante, suivie, intelligente” contre la CGT, visant à “l'éclatement de cette centrale syndicale”. Le document conclut : “Ce n'est pas la réduction de l'influence de la CGT que nous visons mais son élimination pure et simple.”

  • En 1968, le SAC a reçu une dotation importante d'armes (de fabrication américaine, afin de brouiller les pistes) qui

provenait des stocks de la Légion Etrangère.

Pendant la puissante grève générale de cette année-là, de Gaulle projetait une grande rafle des délégués syndicaux, des militants communistes et d'extrême gauche, qui devaient ensuite être enfermés dans des stades, à la manière des rafles de 1942 ou encore de l'opération menée à bien, cinq ans plus tard, et avec les conséquences sanglantes que nous connaissons, par le général Pinochet au Chili.

Le 25 février 1974, quelques mois après le coup chilien, le quotidien Libération a publié un document daté du 24 mai 1968 faisant état du modus operandi de ce coup de force à Marseille. Le document comportait une liste, fournie par la DST, de noms et d'adresses de militants marseillais “à regrouper” dans le Stade de l'Huveaune et dans le Stade Vélodrome “sur ordre de Paris”. Commentant l'affaire en mars 1974, le Nouvel Observateur a déclaré que les preuves présentées “confirment que, en mai 1968, des dispositions avaient été prises par les polices officielles et parallèles pour s'emparer de certaines personnes, dans le cas où la situation aurait évolué dans un sens défavorable pour le pouvoir. À la fin de la semaine dernière, aucun service n'avait contesté l'authenticité de ce document.”

D'après les journalistes qui ont pu examiner les listes, “l'opération stades” concernait au moins 41 villes et prévoyait une première vague d'internements de 52 400 personnes, soit connues pour leurs activités politiques ou syndicales, soit simplement abonnées à des revues “mal pensantes”. L'opération a été annulée à la dernière minute, par la crainte parfaitement justifiée qu'au lendemain de la grande rafle, la découverte des agissements nocturnes du régime, loin d'affaiblir la grève générale, la transforme en insurrection.

Le SAC a finalement été dissout par une ordonnance du Conseil des Ministres, le 3 août 1982, à la suite de la “tuerie d'Auriol”, dans laquelle l'un des responsables de l'organisation, l'inspecteur Massié , sa femme, ses enfants et d'autres membres de sa famille ont été sauvagement massacrés par un commando du SAC. À partir de 1984, l'organisation a été remplacée par une nouvelle structure paramilitaire, à laquelle furent confiées certaines activités inavouables de l'État français à l'étranger, et notamment en Afrique. C'est là une autre histoire, qui appartient à l'héritage de François Mitterrand plutôt qu'à celui du général de Gaulle.

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