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Un clic, déclic pour l'Afrique

Des vérités historiques, sociales, économiques pour l'Afrique Noire Francophone

La Controverse de Valladolid

Publié le 11 Février 2015 par Pierrette Roc Diallo

La Controverse de Valladolid
  • Au début du xvie siècle, les Espagnols conquièrent des territoires le plus souvent avec l'aide des peuples indigènes hostiles ou en révolte contre le peuple dominant (Cortés au Mexique, Pizarro auPérou) qui les a réduits en esclavage et prélève sur eux les victimes des sacrifices humains.

Cependant, les Conquistadors s'approprient des terres des indigènes. Les populations autochtones sont contraintes aux travaux forcés, et organisées dans le système de l’encomienda dont les bénéficiaires, les encomenderos (que l'on peut traduire par « curateurs », en français), peuvent percevoir un tribut en métaux précieux, en nature ou en corvées.

En échange, ils doivent protection et instruction religieuse à ces populations (l'évangélisation des indigènes, souhaitée par le pouvoir royal), malgré tout considérées comme libres (en pratique, affectées à l’encomienda). Ils sont tenus de ne pas les maltraiter ni les réduire en esclavage. S'ils les font travailler, ils leur doivent un salaire, ainsi que le prescrit une cédule royale de 1503. Cependant, les encomenderos contournent les lois. Le système d’encomienda va s'étendre à l'ensemble du continent sud-américain au fur et à mesure de la progression des conquistadores.

La contestation

Dès le début du xvie siècle, des voix se font entendre pour condamner les exactions commises sur les Indiens :

Antonio Montesinos dénonce les injustices dont il a été témoin en annonçant « la voix qui crie dans le désert de cette île, c'est moi, et je vous dis que vous êtes tous en état de péché mortel à cause de votre cruauté envers une race innocente ». Antonio Montesinos, en 1511, n'hésite pas à refuser les sacrements aux encomenderos indignes et à les menacer d'excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens mais ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes.

  • Ancien encomendero, Bartolomé de Las Casas s'engage contre ce système et se fait connaître peu à peu : il est nommé défenseur des Indiens en 1516 par le cardinal Cisneros.

En 1520, Charles Quint lui concède Cumaná sur le territoire vénézuélien pour mettre en pratique ses théories de colonisation pacifique par des paysans et des missionnaires.

Mais, pendant une absence de Las Casas, les Indiens en profitent pour tuer plusieurs colons. Se sentant coupable, Las Casas se retire pendant seize ans et devient Dominicain.

Entre temps, le pape Paul III, par les bulles Veritas ipsa (2 juin 1537) et Sublimis Deus (le9 juin 1537), condamne l'esclavage des Indiens et affirme leurs droits, en tant qu'êtres humains, à la liberté et à la propriété.

Tiraillé entre les groupes d'influence défendant des intérêts économiques et ceux qui font connaître les exactions de colons, Charles Quint, après avoir interdit l'esclavage, promulgue les Leyes Nuevas en novembre 1542 qui mettent les Indiens sous la protection de la Couronne d'Espagne et exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomenderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas2. Ces lois provoquent un soulèvement des encomenderos et la mort du Vice-roi du Pérou.

  • Juan Ginés de Sepúlveda, se fondant sur Aristote, écrit Des causes d'une Juste Guerre Contre les Indiens, traité où il défend la conquête institutionnelle comme une nécessité et un devoir, car l'Espagne avait un devoir moral à diriger, par la force si nécessaire, des populations locales qu'il voyait immatures, dépourvues de sens moral au vu des observations rapportées par les voyageurs sur leurs mœurs.
  • Las Casas réplique en publiant un traité : « Trente propositions juridiques » (Treinta proposiciones muy jurídicas) ; Charles Quint suspend la colonisation et ordonne le débat de Valladolid sur la légitimité de la conquête institutionnelle.

Le débat

Le débat regroupe un collège de théologiens, juristes et administrateurs : sept juges membres du Conseil des Indes, deux inquisiteurs du Conseil Royal Suprême, un administrateur du Conseil des grands ordres chevaleresques, trois théologiens dominicains (émanant de l'école de Salamanque), un théologien franciscain et un évêque. Cependant, il est dominé par les figures de Las Casas et Sepúlveda.

Las Casas comme Juan Ginés de Sepúlveda s'accordent sur le devoir de conversion des Indiens qui incombe aux Espagnols mais diffèrent sur le moyen d'y parvenir : colonisation pacifique et vie exemplaire pour le premier et colonisation institutionnelle où la force est légitimée par le réalisme et la nature même des civilisations précolombiennes, pour le second.

Las Casas est favorable à l'application de la philosophie de saintThomas d'Aquin selon laquelle :

  • une société est une donnée de la nature ; toutes les sociétés sont d'égale dignité : une société de païens n'est pas moins légitime qu'une société chrétienne ;

  • on n'a pas le droit de convertir de force, la propagation de la foi doit se faire de manière évangélique, par l'exemple.

L'ensemble de la thèse Sepúlveda englobe des arguments de raison et de droit naturel avec des arguments théologiques.

Juan Ginés de Sepúlveda considère les cas de sacrifices humains, d'anthropophagie, d'inceste royal, pratiqués dans les sociétés précolombiennes et suit des arguments aristotéliciens et humanistes en proposant quatre « justes titres » qui justifient la conquête :

  • pour leur propre bien, les Indiens doivent être mis sous tutelle par les Espagnols puisque lorsqu'ils se gouvernent eux-mêmes, ils violent les règles de la morale naturelle (thèse aristotélicienne de la servitude naturelle) ;

  • la nécessité d'empêcher, même par la force, le cannibalisme et d'autres conduites antinaturelles que les Indiens pratiquent.

  • l'obligation de sauver les futures victimes des sacrifices humains ;

  • l'ordre d'évangéliser que Christ a donné aux apôtres et le Pape aux Rois Catholiques (Pape qui jouit de l'autorité universelle).

Las Casas réplique en démontrant :

  • la rationalité des indigènes au travers de leurs civilisations (l'architecture des Aztèques) ;

  • qu'il ne trouve pas dans les coutumes des Indiens de plus grande cruauté que celle qui pouvait se trouver dans les civilisations du Vieux Monde (la civilisation romaine avait organisé des combats de gladiateurs) ou dans le passé de l'Espagne ;

  • l'évangélisation et le fait de sauver les victimes des sacrifices humains n'est pas tant un devoir des Espagnols qu'un droit des Indiens.

L'humanité des Indiens, l'existence de leur âme, constitue l'objet du débat . Si l'indien a une âme, il doit être évangélisé, considéré comme un être humain et non réduit en esclavage.

S'il n'en a pas, il n'est qu'un animal et peut être mis au travail autant qu'un boeuf. Le débat se conclue au bénéfice de l'âme des indiens, mais ce résultat sera partiellement négligé par les colons.

L'Afrique n'étant pas protégée par les lois de Charles Quint, les colons se retournent vers l(Afrique où l'esclavage est institutionnel

Il s'ensuit la généralisation, de la Traite des Noirs vers l'Amérique : empêchés d'employer les Indiens comme travailleurs forcés, les Espagnols cherchent des esclaves et nouent des contacts avec des négriers africains, portugais, génois, français… qui leur vendent sur plusieurs siècles des millions d'esclaves.

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